L'abeille ou erlea ("petite âme") n'est pas qu'un simple insecte pollinisateur au Pays Basque.
Elle est un membre à part entière de la famille, le pilier d'une cosmogonie ancienne et un symbole de pureté.
L'ABEILLE, UN MEMBRE DE LA FAMILLE
- Traditionnellement au Pays Basque, l'abeille est traitée avec un respect quasi religieux.
- Dans les croyances populaires, les abeilles étaient considérées comme des êtres dotés d'une âme, proches de la lignée familiale.
D'ailleurs en basque, on ne dit pas qu'une abeille meurt (hil) mais qu'elle s'en va ou rend son âme (sua iraungi), terme normalement réservé aux humains ou au feu du foyer.
- Lorsqu'une nouvelle ruche est prête à l'accueillir, on invite l'abeille à s'y installer en lui disant andere ederra, "jolie dame".
- Une règle coutumière s'imposait : il ne fallait jamais mentir ou jurer devant une ruche sous peine de voir l'essaim mourir ou s'en aller.
UN RÔLE SACRÉ ET PROTECTEUR
- La cire (argizaria) est un élément central des rites funéraires basques.
Seule la cire d'abeille, considérée comme pure car issue d'un être chaste, pouvait accompagner l'âme des défunts.
- Les argizaiola (oila = planchette) sont des planchettes de bois sculptées, souvent en chêne ou en hêtre, entourée d'un long fil de cire fine, qui étaient allumées dans les églises lors des funérailles. Ils représentaient la lumière perpétuelle du foyer. C'était un objet de transmission qui symbolisait la continuité de la lignée familiale mais aussi le lien entre l'abeille et l'ancêtre entre la ferme et la sépulture.
La cire incarnait le corps du défunt et la flamme son âme.
- La bénédiction : on disait souvent que les abeilles étaient bénies par la divinité Mari.
Tuer une abeille était ainsi considéré comme un pécher ou un signe de mauvais augure.
- Selon la tradition basque, les abeilles ne pouvaient pas être vendues contre de l'argent, mais plutôt échangées contre du blé, une brebis ou des étoffes ou offertes, en raison de leur dimension sacrée.
- Lorsqu'on découvre un essaim sauvage, il est d'usage de tracer une croix sur le tronc ou la roche où on l'a trouvé, d'emporter un morceau d'écorce et d'y accrocher un vêtement qui marque la revendication de l'essaim.
- Dans certains villages basques, on place encore une croix en saule bénite au moment de la fête des Rameaux à proximité des ruches pour protéger les abeilles et garantir la prospérité de la colonie.
LE RITUEL DU MESSAGE AUX ABEILLES
- Lorsqu'un décès survenait dans la maison, l'aîné, la maîtresse de maison (etxekoandere) ou un voisin se rendait au rucher pour annoncer la nouvelle : "Esazue erleei nagusia hil dela" ("Dites aux abeilles que le maître est mort").
- On couvrait parfois les ruches d'un voile noir.
Ce geste visait à prévenir les abeilles afin qu'elles ne meurent de chagrin ou qu'elles ne cherchent leur maître dans l'au-delà.
Annonce aux abeilles en basque et basque unifié :
Nausi zaharra hiltzen zelarik semia juraiten zen erlen
abertizeat eta othoitze bat bezala hau khantatzen zeien
Agur erle maitiak, agur zu erregina maitia
Berri gaxto bat badut : Hil zaizie nausia
Hebendik aintzina ene dukezuien zainkaitzia
Eta zientako galduduzien ezkuaren egitia.
Badakizie zor duziela guk bezala dolia
Harentako date ezkua guretako eztia
Jainkoari galdegiten zientako osagaria
Eta sor dadin lili hanitz hura da zuen haskuria.
Erle gaixuak zier eskerrak handitu dira gure haurrak
bestela hil behar zuhen hanitzen gisa gaixuak
Jinkoak lagunt zitzela ta gure benedikzionak
Bizi giten alagrantzian lagunduz batak bestiak.
Lorsque le vieux patron décédait, le fils allait avertir les abeilles et comme prière leur chantait la chanson suivante :
Salut chères abeilles, salut noble reine.
Une triste nouvelle pour vous, votre patron est décédé.
Dorénavant, c'est à moi qu'incomberont vos soins.
Et vous, vous devez faire la cire pour celui que vous avez perdu.
Comme nous, vous savez que vous lui devez vos condoléances.
Votre cire sera pour lui et votre miel pour nous.
Je demande au Seigneur la santé pour vous.
Et que poussent de nombreuses fleurs qui sont votre nourriture.
Chères abeilles, grâce à vous nos enfants ont grandi.
Sans votre miel beaucoup seraient morts.
Que le Seigneur veille sur vous et vous bénisse.
Que nous vivions dans la joie, en nous entraidant mutuellement.
Batua :
Nagasi zaharra hiltzen, semea joaten zen erleen abisatzerat eta otoitz bat hezala hau kantatzen zien :
Agur erle maiteak, agur zu erregina maitea
berri txar badut : hil zaizue nagusia
hemendik aitzina neri dago zuen zainketa
eta zuentzak galdu duzuenari ezkoa egitea.
Badakizue guk bezala zor duzuela dolua
harentzako da ezkoa, guretzako osasuna
eta sor dadin lili anitz hura da zuen hazkuria.
Erle gaixoak, zueri esker handitu baitira gure haurrak
bestela hil behar zuten anitzen gisa gaixoak,
jainkoak lagun zaitzatela eta gure benedizioneak
bizi gaiten alegerantzean lagunduz batak bestea.
UN PILIER DE LA BIODIVERSITÉ BASQUE
- Au-delà du mythe, l'abeille noire du Pays Basque (Euskal Erle Beltza) est une souche locale rustique reconnue, bien adaptée au climat changeant et pluvieux et au relief accidenté de notre région.
- Elle est la gardienne de la flore endémique. Sans elle, pas de production de pommes (pour le cidre sagarno) ou de cerises à Itxassou et la biodiversité des pâturages serait menacée.
- Aujourd'hui des associations se battent pour préserver l'abeille noire du Pays Basque face aux pressions environnementales.
LEXIQUE ESSENTIEL
Erlea : l'abeille
Eztia : le miel
Argizaria : la cire
Erletxea : la maison des abeilles
Erlezaina : le gardien des abeilles
Argizaiola : planchette à cire pour le culte des morts
Kofoin : ruche traditionnelle de châtaignier tressé avec clématite et enduite de bouse
BIBLIOGRAPHIE
Mythologie et ethnologie :
- BARANDIARAN, J.-M. (1972) : Diccionario de Mitologia Vasca. Editorial La Gran Enciclopedia Vasca. (consulter l'entrée "Erle" pour les rites et les croyances).
- BARANDIARAN, .-M. (1960) : El mundo en la mente popular vasca. Collection Aunamendi (détaille la relation entre l'abeille, l'âme et le feu du foyer).
- VEYRIN, P. (1947) : Les Basques de Labourd, de Soule et de Basse-Navarre : leur histoire et leurs coutumes. Arthaud (un classique pour comprendre le rôle de l'abeille au sein de l'unité familiale, l'etxe).
Rites funéraires et argizaiolas :
- DUVERT, M. (2001) : L'argizaiola : le luminaire de la mort au Pays Basque. Bulletin du Musée Basque (analyse approfondie de la symbolique de la cire et du bois sculpté).
- NOGARET, J. (1934) : La mort et la famille au Pays Basque. Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne (sur les rites funéraires).
- MUSEE SAN TELMO (2015) : Catalogo de la coleccion de Argizaiolas Donostia San Sebastian (grande collection d'argizaiolas).